Les fonds de “transition” : une notion toujours vague

Analyse du paysage actuels des fonds de transition en Europe : grande diversité des référentiels, données sur les pratiques, évolutions réglementaires et perspectives.
transition funds in sustainable finance
Publié le
25/6/2026

Une notion plus actuelle que jamais, mais sans cadre stable

Il n'existe pas à ce jour de définition stable et scientifique d'un fonds de transition en Europe. En Union Européenne comme au Royaume-Uni, les régulateurs attendent de tels fonds qu'ils réalisent des "investissements de transition", mais cette notion n'est pas soutenue par des critères objectifs et obligatoires : les acteurs financiers qui désirent communiquer sur des critères de transition sont libres de se référer au(x) standard(s) de leur choix.

La coexistence d’une très grande diversité de référentiels et d’outils

Cette absence de cadre commun laisse le champ libre à une pluralité de concepts et de normes de référence. L'OCDE recense pas moins de 14 taxonomies et lignes directrices d'acteurs publics associées à la transition dans le monde. L’ONG de recherche et de campagne Reclaim Finance analyse 27 standards de reporting, outils d'analyse et guides de référence de plans de transition. 2 nouveaux labels de finance durable européens spécifiquement dédiés à la transition ont été créés en 2025 (FNG Siegel Transition, LuxFLAG Transition).

Sur le volet climatique, ces référentiels partagent un socle commun, notamment :

  • Définition d'objectifs de réduction des émissions alignés sur l'Accord de Paris
  • Plan d'action daté et financé,
  • Cadre de gouvernance et de suivi.

Mais les exigences divergent sur des points clés comme le périmètre des émissions couvertes, la prise en compte de la chaîne de valeur ou l'analyse de scénarios. Sur le volet social, les écarts sont encore plus marqués : là où certains standards intègrent des enjeux de "transition juste" (impacts sur l'emploi, reconversion des territoires, conditions de travail), d'autres les ignorent complètement. Le résultat est un paysage normatif morcelé, où "transition" peut recouvrir des réalités très différentes selon le référentiel choisi.

Des fonds de transition aux investissement encore disparates

Il n'est donc pas surprenant que les acteurs financiers aient des pratiques hétérogènes en ce qui concerne les fonds et les investissements de transition. Notre baromètre de la finance durable 2026, étude dans laquelle nous avons analysé les stratégies d’investissement durable de 60 fonds classés Article 8 ou 9 selon SFDR,  en dresse un tableau nuancé :

Les fonds analysés affichant un objectif de transition quantifié, soit ayant un objectif de réduction des émissions de CO2 et/ou un objectif d’alignement de température, se distinguent sur certains indicateurs de politique d'investissement :

  • 70 % des fonds de transition excluent les nouveaux projets pétroliers et gaziers, contre 50 % pour les fonds sans cet objectif ;
  • Près de 40 % affichent une politique d'engagement mature, contre 29 % pour les autres ;
  • 33 % des fonds de transition disposent d'une politique d’exclusion sur le charbon thermique mature ou très mature, contre 24 %.
  • L'intensité carbone des 15 principaux investissements de fonds de transition est également plus faible : 527 tonnes par million d'euros de revenus, contre 894 tonnes pour les fonds sans objectif de transition.

Mais ces écarts ne résistent pas à un examen plus approfondi. Sur des indicateurs centraux pour évaluer la crédibilité d'une stratégie de transition, aucune distinction nette n'émerge entre les deux catégories. La part d'entreprises, parmi les principaux investissements communiqués au sein des annexes périodiques, alignée sur une trajectoire "well below 2°C" ou ayant adoptée un engagement "net zéro" validé par SBTi reste sensiblement similaire pour l'ensemble des fonds. S'agissant des scores ACT, 8,37 % des principaux investissements des fonds en transition sont réalisés dans des entreprises notées entre A et C, traduisant des efforts tangibles, mais une proportion équivalente est investie dans des entreprises obtenant un score faible, entre F et G, ce qui relativise fortement la distinction avec les fonds classiques. Enfin, l'alignement moyen des CapEx à la Taxonomie européenne s'établit à 3,03 % pour les fonds en transition, contre 3,40 % pour les fonds sans objectif, un écart contre-intuitif.

Les outils, données et standards existent et sont reconnus, mais ils ne sont pas mobilisés de façon uniforme, ni même systématiquement par les fonds qui se réclament avoir un objectif de transition. Ces constats soulignent la nécessité d'un paysage normatif plus unifié et d'une utilisation davantage rigoureuse et systématique des indicateurs de transition. L'objectif affiché par un fonds ne dit pas grand-chose des pratiques d’investissements réelles, ce qui représente d'abord un problème pour les investisseurs finaux : sans boussole commune, il leur est difficile de savoir ce que recouvre vraiment un fonds "de transition".

En Union Européenne, la volonté de standardiser le marché des fonds de transition ?

Pour remédier à cette fragmentation, l'Union Européenne a engagé une refonte du règlement SFDR, publiée en novembre 2025, qui introduit pour la première fois une catégorie dédiée aux fonds de transition : l'Article 7. Pour y prétendre, un fonds devra investir au moins 70 % de son portefeuille dans des entreprises dotées de plans de transition crédibles, d'objectifs fondés sur la science, ou alignées sur les benchmarks climatiques européennes CTB/PAB (Climate Transition Benchmark, Paris-Aligned Benchmark). Les entreprises développant de nouveaux projets fossiles en sont explicitement exclues. C’est un signal fort, qui acte pour la première fois dans le droit européen l'incompatibilité entre expansion fossile et stratégie de transition. Les fonds de transition devront également, comme les autres fonds classés SFDR, s'engager dans des démarches d'engagement actionnarial orientées vers des résultats mesurables, et publier les principales incidences négatives de leurs investissements sur les facteurs de durabilité.

La création d'une catégorie dédiée à la transition dans SFDR 2.0 représente donc une avancée symbolique. Mais le risque de reproduire les mêmes écueils que SFDR V1, ou que le régime britannique SDR, si des définitions objectives ne viennent pas encadrer les notions clés, est élevé.

Un cadre encore trop flou pour éviter le greenwashing

Dans notre réponse à la consultation européenne sur les propositions SFDR 2.0 de la Commission Européenne, nous soulignons que les propositions manquent d'exigences minimales claires sur des notions centrales : qu'est-ce qu'un "plan de transition crédible" ? Sur quelles bases le qualifier ? Sur des référentiels externes reconnus comme les SBTi, l'ACT ou la Taxonomie européenne ? Même questionnement autour de la notion de "politique d'engagement crédible". Sans réponses précises à ces questions, des fonds aux méthodologies d’évaluation de niveaux de transition peu exigeantes pourront revendiquer la catégorie Article 7, ouvrant la porte au greenwashing.

Une conformité encore très marginale

Selon notre analyse (réalisée dans le cadre de notre baromètre de la finance durable 2026), seulement 13 % des fonds analysés seraient aujourd'hui alignés avec cette nouvelle catégorie transition. Plus révélateur encore, 100 % de ces fonds sont actuellement classés Article 9 sous SFDR 1.0, c'est-à-dire parmi les fonds les plus exigeants du cadre actuel.

Ainsi, bien qu’un progrès notable est identifié par rapport aux engagements des fonds entre entre 2024 et 2025 sur les objectifs d’alignement à la taxonomie ou encore de réduction des émissions de GES, les résultats soulignent aussi la nécessité pour les fonds de poursuivre leurs efforts afin de renforcer leurs stratégies de sélectivité climatiques et de crédibiliser leurs engagements. La nouvelle catégorie Article 7 ne transformera véritablement le marché que si elle s'appuie sur des référentiels objectifs, contraignants et cohérents avec les cadres reconnus sur la Place.

Face au flou conceptuel qui entoure la notion d’investissements de transition, l’écosystème de la finance durable fait preuve d’une volonté de se structurer autour d’une réglementation stable et objective. En parallèle des réglementations, les initiatives de Place réhaussent les exigences sur la mise en avant de caractéristiques de transition : en particulier, de nombreux labels sont ou seront amendés dans les mois à venir pour intégrer cette notion (label ISR, label Greenfin) et de nouveaux labels dédiés sont créés (label LuxFLAG Transition, label FNG Siegel Transition). Néanmoins, la persistance de zones grises dans le cadre réglementaire et la nouvelle pluralité des référentiels fait encore obstacle à l’objectif de définition des fonds de transition. Les acteurs devront donc continuer à faire preuve de rigueur et de transparence pour aborder ce sujet essentiel mais complexe dans leurs stratégies d’investissement.

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