

La finance durable poursuit son développement dans un environnement politique et économique instable. En 2026, plus que jamais, elle s'inscrit au croisement des enjeux financiers, environnementaux et géopolitiques, et évolue au rythme d’interactions complexes entre acteurs, cadres réglementaires et dynamiques de marché. Nous avons eu l’opportunité de nous entretenir avec Charline Meslé, Directrice ESG et Climat chez Morningstar Sustainalytics, pour mieux comprendre la trajectoire du marché de l’investissement durable.
2025 a confirmé un tournant majeur dans les discours des acteurs financiers sur la durabilité, dans le prolongement du “backlash ESG” largement médiatisé ces dernières années. “En pratique, on observe un passage d’une rhétorique historiquement fondée sur des “valeurs morales” vers un discours désormais centré sur la matérialité financière”, nous expose Charline Meslé.
Dans les communications des acteurs financiers, l'intégration des critères ESG est présentée de manière croissante comme un outil opérationnel au service d’objectifs pragmatiques : assurer la sécurité énergétique, garantir la résilience des chaînes de valeur, l'accès aux matières premières et identifier de nouvelles opportunités de croissance. Cette évolution se reflète notamment dans le succès des collectes de fonds de produits dédiés à l’adaptation au changement climatique et à la transition énergétique.
Meslé analyse : “Au-delà d’une simple recalibration du discours, cette évolution traduit surtout une transformation stratégique des approches ESG.” En effet, malgré le bruit politique, l’intégration des facteurs de durabilité se renforce structurellement : “Les investisseurs, tous marchés confondus, sont peu nombreux à abandonner réellement l’ESG, même si ce phénomène existe, notamment aux États-Unis. À l’inverse, ils tendent à affiner leurs politiques d’exclusion, à renforcer l’engagement actionnarial et à généraliser l’intégration de contraintes ESG dans leurs processus d’investissement, de manière plus discrète mais plus systématique.”
L’objectif est double. Il s’agit de limiter la perte de mandats d’investisseurs institutionnels, en particulier européens, comme observé à plusieurs reprises ces derniers mois. Sur un plan strictement financier, ces démarches visent également à renforcer la gestion des risques climatiques et liés à la nature, qui ont été à l’origine de pertes financières significatives lors des derniers exercices.
Depuis l’entrée en vigueur de SFDR en 2021, l’Union européenne s’est imposée comme un précurseur de la régulation de la finance durable à l’échelle mondiale. Le marché de l’investissement européen a connu une restructuration rapide autour des trois catégories de fonds introduites par SFDR : Article 6, Article 8 et Article 9, les Articles 8 et 9 représentant à eux seuls près de 60% de l’offre totale.
En 2025, l’Union européenne a clarifié son ambition de renforcer la crédibilité du marché de l’investissement durable. Une première réglementation encadrant l’usage de termes liés à la durabilité dans le nom des produits financiers a ainsi mené 31 % des fonds concernés à retirer les mentions « ESG » ou « Durable » de leur appellation. La révision de SFDR, annoncée en fin d’année 2025, entend prolonger cette dynamique. Avec l’introduction d’exclusions obligatoires et un encadrement plus strict des investissements éligibles aux différentes ambitions de durabilité, cette refonte vise à structurer davantage le paysage de l’investissement durable. Morningstar anticipe ainsi une seconde réduction du périmètre des fonds qualifiés de durables, avec un encadrement plus clair des discours et des décisions d’investissement.
Si l’ESG est désormais intégré de plus en plus structurellement en Europe, cette dynamique s’étend également à l’échelle mondiale. “Les acteurs financiers se saisissent progressivement des enjeux de durabilité et de nouveaux cadres réglementaires émergent. En Asie notamment, plusieurs pays développent leurs propres taxonomies et approches, avec un accent croissant sur la double matérialité, notamment en Chine. SFDR a montré le chemin en Europe ; on observe désormais une accélération à l’échelle mondiale”, conclut la Directrice ESG et Climat.
En parallèle, Charline Meslé relève qu’un décalage croissant s’installe entre l’action réelle des entreprises et les discours : les actions se poursuivent voire s'intensifient, mais leur communication publique tend à se raréfier. Ce phénomène de “greenhushing” (le fait de minimiser ou de taire ses initiatives ESG) peut donner l’illusion d’un recul des engagements.
Elle explique : “Ce décalage repose principalement sur deux craintes. D’une part, celle de s’exposer au backlash politique. Ce backlash politique se traduit par une polarisation accrue du débat et par des pressions exercées sur les entreprises accusées de promouvoir des agendas perçus comme idéologiques. D’autre part, le risque juridique croissant. Les rapports de durabilité étant désormais audités, toute donnée imparfaite ou toute promesse non tenue peut exposer l’entreprise à des contentieux directs, avec des conséquences réputationnelles et financières potentiellement significatives.”
L’impact paradoxal de l’entrée en application de la directive CSRD en Europe illustre bien ce phénomène: “Contrairement aux attentes initiales, la première vague de reporting CSRD a parfois conduit à une réduction du périmètre de l’information publiée.” Afin de se conformer strictement aux exigences réglementaires, certaines entreprises se sont recentrées sur leurs enjeux matériels, excluant de leur rapport annuel des informations ESG jugées non matérielles pour leurs activités.
"Les acteurs financiers se saisissent des enjeux de durabilité de manière plus discrète, mais plus systématique."
En matière de données, la Directrice ESG et Climat identifie deux types de défis :
Ils s’articulent autour de cinq thématiques principales :
Sujet phare en 2025, la question de la transition des entreprises occupe désormais une place importante dans de nombreuses stratégies d’investissement, labels de finance durable (FNG-Siegel, LuxFLAG, ISR) et cadres réglementaires. Les plans de transition sont progressivement devenus un critère clé d’évaluation de la crédibilité des engagements climatiques des entreprises.
“Malgré ces enjeux, le marché souffre encore d’un manque de données robustes permettant d’évaluer la crédibilité de ces plans”, observe Charline Meslé. Elle ajoute “L’analyse des plans de transition requiert des expertises sectorielles et géographiques approfondies, afin d’apprécier la cohérence entre les trajectoires annoncées, les réalités opérationnelles et les contraintes propres à chaque activité. En l’absence de données suffisamment solides, le risque est de voir coexister des engagements de transition peu comparables d’un émetteur à l’autre, exposant ainsi les acteurs au risque de greenwashing.”
Le risque physique constitue un enjeu central et largement reconnu, dont les effets sont de plus en plus visibles sur les résultats financiers des entreprises (interruptions d’activité, tensions sur les chaînes d’approvisionnement, dégradation des actifs). D’après Charline Meslé : “Les acteurs financiers s’appuient désormais sur des données de plus en plus fines, souvent asset-based, décrivant chaque actif physique individuellement (usine, siège social, entrepôt), plutôt que d’agréger l’information au niveau de l’entreprise.”
Elle note : “il manque encore un lien robuste entre le risque physique auquel est exposé un actif et les pertes finales de son entreprise mère.” Les solutions actuelles ne distinguent pas assez la nature et l'utilité de l'actif : “Par exemple, un siège social (facilement déplaçable) est souvent traité comme un site de production (critique et immobile), ce qui fausse l'analyse de risque.”
Une autre facette de la gestion du risque climatique se développe en parallèle : l’adaptation au changement climatique. Charline Meslé détaille : “en l’absence d’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris, les risques physiques (inondations, incendies, vagues de chaleur) augmenteront mécaniquement, faisant de l’adaptation un enjeu prioritaire, parfois même avant la transition. L’enjeu pour les investisseurs sera alors d’identifier les entreprises les plus résilientes, celles capables de s’adapter, ou fournissant des solutions permettant à l’économie de continuer à fonctionner.” Selon les analyses de Morningstar, les investissements liés à l’adaptation au changement climatique devraient tripler d’ici 2030. L’appropriation par les acteurs privés d’un sujet historiquement porté par les pouvoirs publics (ces derniers représentant encore 98 % des flux dédiés à l’adaptation en 2024) témoigne d’une prise de conscience accélérée de l’urgence climatique. Face à ce besoin croissant, le marché reste encore peu outillé : à ce jour, moins de 8 % des entreprises publient des données alignées avec les critères d’adaptation de la Taxonomie européenne.
En 2025, 63% des institutions considèrent désormais le risque nature au même niveau de gravité que le risque climat, selon le TNFD 2025 Status Report, cité par Charline Meslé. L’importance de la biodiversité ne fait plus débat sur le marché, et les acteurs financiers sont désormais nombreux à développer des cadres de gestion du risque dédiés à cette thématique.
La donnée reste cependant très fragmentée et peu lisible pour les institutions, notamment lorsqu’il s’agit d'empreintes de biodiversité et de données géolocalisées. Il manque encore des indicateurs sectoriels harmonisés permettant d’évaluer les risques financiers liés à la nature et la matérialité d’impact, ce qui rend ces informations difficiles à intégrer de manière robuste dans les modèles d’investissement.
Charline Meslé souligne également un besoin croissant chez les investisseurs, en particulier aux États-Unis : disposer de données ESG adaptées à l’analyse des entreprises de la technologie et de l’intelligence artificielle. “Les investisseurs cherchent notamment à mieux appréhender la consommation énergétique et hydrique associée aux centres de données et à l’entraînement des modèles, ainsi que les enjeux de gouvernance spécifiques à ces activités, tels que les risques cyber et les biais algorithmiques.”
Or, le secteur est largement dominé par des entreprises jeunes, souvent non cotées ou encore peu matures en matière de reporting extra-financier structuré. À ce stade, il reste donc difficile de s’appuyer sur des données reportées fiables et comparables, ce qui limite l’intégration cohérente de ces acteurs dans les analyses ESG.
Enfin, Charline Meslé confirme le changement de doctrine actuellement à l’œuvre en Europe, marqué par une plus grande flexibilité autour de l’idée que investissement durable et défense peuvent coexister. Elle rappelle toutefois : “Cette différence n’était pas si marquée dans d’autres géographies. La volonté de séparer industrie de la défense et investissement durable constituait une spécificité européenne, qui ne faisait d’ailleurs pas l’unanimité parmi les investisseurs institutionnels.” Historiquement exclue dans de nombreux cadres ESG européens, l’industrie de la défense fait ainsi l’objet d’une réévaluation progressive, à la lumière des enjeux géopolitiques, de souveraineté et de sécurité.
Face à la fragmentation des cadres réglementaires et au renforcement des exigences applicables aux acteurs financiers, l’enjeu n’est plus uniquement de se conformer, mais de structurer des approches capables de résister à des cadres hétérogènes et évolutifs.
Dans ce contexte, Charline Meslé rappelle qu’il est essentiel pour les investisseurs de s’appuyer sur des standards globaux qui tendent à converger, tels que l’ISSB pour la matérialité financière ou la TNFD pour les enjeux liés à la nature. Cette convergence présente plusieurs bénéfices : renforcer la cohérence des analyses et des reportings publiés, limiter les effets de fragmentation entre juridictions et s’appuyer sur des données plus disponibles et de meilleure qualité.
En parallèle, la Directrice ESG et Climat insiste sur la poursuite et le renforcement des efforts de centralisation et d’harmonisation de la donnée : “Les informations reportées par les entreprises européennes, américaines et asiatiques reposent sur des cadres distincts, ce travail est donc indispensable pour rendre les données comparables et exploitables au sein des processus d’investissement.” Des fournisseurs de données ESG comme Morningstar Sustainalytics, ainsi que des acteurs spécialisés dans la gestion et l’orchestration de ces données, tels que WeeFin, peuvent jouer un rôle clé en centralisant, harmonisant et normalisant des informations issues de reportings obligatoires hétérogènes.
Au-delà de la donnée et des exigences réglementaires, les investisseurs doivent aussi renforcer leur expertise interne. Les équipes ne peuvent plus se limiter à une consommation de la donnée ESG : elles doivent être en mesure d’en expliquer les hypothèses, les méthodologies et les limites, qu’il s’agisse de données reportées ou estimées, notamment face aux régulateurs. Ainsi, en 2025–2026, la finance durable entre dans une phase de normalisation : moins de discours, plus de cadres, plus de données, et une exigence croissante de cohérence entre engagements affichés et décisions d’investissement.